J'avais bien lu qu'on finissait par perdre la notion du temps en prison. Mais cela n'avait pas beaucoup de sens pour moi. Je n'avais pas compris à quel point les jours pouvaient être à la fois longs et courts. Longs à vivre sans doute, mais tellement distendus qu'ils finissaient par déborder les uns sur les autres. Ils y perdaient leur nom. Les mots hier ou demain étaient les seuls qui gardaient un sens pour moi.
Il est vrai que vous mentez et que vous mentirez désormais, jusqu'à
la fin des temps ! Oui ! J'ai bien compris votre système. Vous leur avez
donné la douleur de la faim et des séparations pour les distraire de
leur révolte. Vous les épuisez, vous dévorez leur temps et leurs forces
pour qu'ils n'aient ni le loisir ni l'élan de la fureur ! Ils piétinent, soyez
contents ! Ils sont seuls malgré leur masse, comme je suis seul aussi.
Chacun de nous est seul à cause de la lâcheté des autres. Mais moi qui
suis asservi comme eux, humilié avec eux, je vous annonce pourtant que
vous n'êtes rien et que cette puissance déployée à perte de vue, jusqu'à en obscurcir le ciel, n'est qu'une ombre jetée sur la terre, et qu'en une seconde un vent furieux va dissiper. Vous avez cru que tout pouvait se mettre en chiffres et en formules ! Mais dans votre belle nomenclature, vous avez oublié la rose sauvage, les signes dans le ciel, les visages d'été, la grande voix de la mer, les instants du déchirement et la colère des hommes ! (Elle rit.) Ne riez pas. Ne riez pas, imbécile. Vous êtes perdus, je vous le dis. Au sein de vos plus apparentes victoires, vous voilà déjà vaincus, parce qu'il y a dans l'homme - regardez-moi - une force que vous ne réduirez pas, une folie claire, mêlée de peur et de courage, ignorante et victorieuse à tout jamais. C'est cette force qui va se lever et vous saurez alors que votre gloire etait fume